Saison 26/27
2026-06-09
Trop souvent on rêve l'opéra comme un musée, un lieu de confort où le public vient vérifier ses certitudes. Or il est l'art où une société accepte d'être transformée, où une voix surgie d'un pore de l'asphalte conjure la vie là où l'on n'attendait que le silence. Voilà ce que María promet dès le premier soir, que nul n'en ressorte tel qu'il y est entré.
Métamorphoses tient moins du thème que de l'exigence. Tout ce qui vit se transforme, et ce qui refuse de se transformer meurt, pétrifié dans sa propre image. De là vient que cette saison convoque des œuvres que rien, en apparence, ne rapproche : le Rio de la Plata de 1968, le néoclassicisme stravinskien d'après-guerre, le Berlin expressionniste de 1912. Elles appartiennent pourtant à la même famille spirituelle, celle des œuvres qui osent dire que l'homme n'est pas une donnée fixe. Trois nouvelles productions, un spectacle en tournée, un Festival, quatre Brunchs lyriques et un concours international affirment chacun à leur manière que la voix se transforme, que le répertoire se réinvente et que la scène se déplace.
María de Buenos Aires, d'Astor Piazzolla et Horacio Ferrer, est un mystère urbain bien plus qu'une curiosité folklorique, une passion où une femme meurt et renaît dans les bas-fonds d'une ville. Retrouvée pour la première fois depuis 1968 dans sa version intégrale, elle ouvre la saison au Théâtre Nuithonie les 25 et 26 novembre 2026, portée par le bandonéon de William Sabatier, héritier direct du langage piazzollien, et par la mise en scène incisive d'Amélie Parias. Cette operita surréaliste, née d'un tango devenu savant, rappelle que le sacré se loge souvent là où la bonne société ne regarde pas. Coproduction avec La Cité Bleue Genève et Negracha Productions.
The Rake's Progress d'Igor Stravinsky, sur le livret de W. H. Auden et Chester Kallman, lui succède à Equilibre du 29 décembre 2026 au 9 janvier 2027. Fable morale que l'on aurait tort de croire datée, elle nous tend un miroir. Tom Rakewell a beau venir du XVIIIe siècle, il demeure notre contemporain, cet homme qui croit pouvoir tout acheter, jusqu'à son âme. Antony McDonald, dont l'esthétique nette et narrative est saluée des deux côtés de la Manche, en compose une image où l'humour le dispute encore à l'ombre. Adam Temple Smith y incarne Tom Rakewell, livré aux séductions du Nick Shadow de Yannis François, tandis que Laurence Guillod prête à Anne Trulove la fidélité qui le poursuit jusqu'au bout. Jordi Bernàcer dirige l'Orchestre de chambre fribourgeois et le Chœur du NOF dans cette partition où Stravinsky regarde Mozart en face, avec une ironie qui tient aussi de la lucidité. En coproduction avec le Grange Festival.
Au cœur du Festival NOF, en juin 2027 à l'Espace Culturel le Nouveau Monde, brûle Pierrot Lunaire d'Arnold Schönberg, cette œuvre qui fit scandale parce qu'elle disait la vérité d'un sujet moderne fracturé, lunaire, incapable de coïncider avec lui-même. Nous le mettons en regard des 12 Gedichte aus Pierrot lunaire de Max Kowalski, deux Pierrot écrits la même année, l'un éclaté et expressionniste, l'autre lyrique d'une douceur inquiète, qui dialoguent à un instant près. Sarah Defrise en signe la mise en scène et en assume le rôle de soprano, rejointe par la mezzo Julia Deit-Ferrand, et ensemble elles donnent à la production l'entièreté de sa voix. Stéphane Mooser dirige l'Ensemble Diachronie de Fribourg, six musiciennes et musiciens dont la présence traverse les œuvres comme un fil de lumière. Donner Schönberg aujourd'hui revient à refuser que l'oreille s'endorme.
Et puisque l'on n'aime jamais assez ce que l'on ne connaît pas, la saison assume la querelle jusque dans son titre. I Hate New Music!, spectacle solo conçu et interprété par Sarah Defrise, est une création du NOF présentée en première mondiale à Nuithonie en novembre 2023, qui poursuit aujourd'hui sa route bien au-delà de nos murs, aux Jardins Musicaux de Cernier le 21 août 2026 puis au Palais des Beaux-Arts de Charleroi le 23 mars 2027. Le spectacle fait de l'aversion supposée du public pour la musique d'aujourd'hui sa propre matière, et c'est entre confidences et interprétations a cappella de John Cage, Luciano Berio ou Cathy Berberian qu'une artiste raconte ce qui la lie à la création de son temps. Mise en scène de Natacha Kowalski, scénographie de Sam et Fred Guillaume (Ciné 3D), coproduction avec La Monnaie et le Théâtre des Martyrs, à Bruxelles. L'opéra gagne à former le goût plutôt qu'à le flatter.
Une maison qui ne penserait qu'à ses soirs de première trahirait sa mission. Quatre Brunchs lyriques réunissent les jeunes interprètes de l'HEMU, reçus aux Didascalies à Villars-sur-Glâne. L'étape suisse du Concours Voix Nouvelles, accueillie à Equilibre en janvier 2027 en partenariat avec Génération Opéra, TOBS, Avant-Scène Opéra et l'Opéra de Lausanne, ouvre à de jeunes voix, venues parfois d'horizons inattendus, la perspective d'une finale à l'Opéra-Comique de Paris à l'automne suivant. Transmettre est ce qui maintient l'art en vie.
Faute d'un bâtiment unique, le NOF a fait du mouvement sa manière d'être. Plutôt que d'attendre le public dans un monument, il investit quatre lieux du canton : Equilibre, Nuithonie, l'Espace Culturel le Nouveau Monde et Les Didascalies, et va à la rencontre des gens là où ils se trouvent. Cette circulation, nous la devons à celles et ceux qui la rendent possible, l'Orchestre de chambre fribourgeois, la Fondation Equilibre-Nuithonie, l'HEMU et l'Ensemble Diachronie. La géographie est notre forme, et la conversation avec nos partenaires, notre souffle de chaque jour.
Rien de tout cela n'existerait sans un pacte. Que nos partenaires en soient remerciés, eux qui choisissent de croire que l'art est un bien commun bien au-delà de toute convention. À nos financeurs publics d'abord, l'État de Fribourg et son Service de la culture, l'Agglomération de Fribourg, la Loterie Romande, l'Office fédéral de la culture qui accompagne nos projets structurants. À nos soutiens privés ensuite, fondations, entreprises, donatrices et donateurs, plus nombreux chaque année et d'une admirable générosité, à l'image des membres du Cercle NOF dont la fidélité accompagne la maison. Soutenir un opéra, c'est prendre parti pour une certaine idée de la cité.
Ma reconnaissance va également au Conseil de Fondation du NOF et à son président Alexandre Emery, dont la confiance autorise l'audace. Elle va, avec la même force, aux professionnelles et professionnels de la maison, dont le travail patient et la passion font lever une saison entière. Leur exigence de chaque instant est ce qui tient l'institution debout et la garde vivante.
Cette saison 26/27 a pour moi une résonance particulière. Elle est la première dont je porte la signature comme directeur général et artistique, au service d'une maison qui m'est chère, dans un canton de Fribourg dont l'effervescence culturelle accompagne chacun de nos pas. Ce qui s'ouvre ici n'est que la première page d'un long récit que j'écrirai avec toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs du NOF.
Métamorphoses, c'est l'instant où tout se défait et se reconstruit. L'opéra est là pour nous réveiller.
Et si tout cela n'était qu'un commencement ?
Leandro Suarez
Directeur général et artistique